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« Si Ben Bella est vraiment l’auteur de cette lettre, il mérite la pendaison »

« Si Ben Bella est vraiment l’auteur de cette lettre, il mérite la pendaison »

Chronique livresque. Il faut lire l’ouvrage « Le courrier Alger-Le Caire »* pour pénétrer dans les coulisses de la Révolution et approcher de plus près la vérité de ses hommes. Ce qui ressort dans ces moments où le moindre faux pas pouvait être fatal à la révolution algérienne, ce sont les tiraillements entre les responsables de l’intérieur (Abane, Ben M’Hidi et Benkhedda notamment) et ceux du Caire : Ben Bella, Khider et Ait Hocine rejoints plus tard par Krim, Boussouf, BenTobbal, Mahmoud Cherif…

C’est en septembre 1955 qu’Abane qui venait de rejoindre la révolution avait ouvert une correspondance secrète avec la délégation extérieure du Caire. Celle-ci avait comme objectifs principaux de fournir les maquis en armes, mais aussi de faire la promotion de la cause algérienne dans les pays arabes et dans le monde.

Les échanges, parfois durs, tournent autour du congrès de la Soummam, la création d’un gouvernement provisoire à l’extérieur ainsi que les demandes répétées en armes.

Abane : « Si Ben Bella est vraiment l’auteur de cette lettre, il mérite la pendaison »

En filigrane de cette correspondance, c’est une lutte de pouvoir sans pitié entre ceux de l’intérieur et ceux de l’extérieur. Qui dirige la révolution ? L’auteur nous cite un mot d’Amirouche qui résume parfaitement la situation : « Début janvier 1956, en tant que responsable du FLN à Bougie, j’ai été convoqué à une réunion au maquis. Bavardant avec le capitaine Amirouche, je lui ai signalé que quelque temps auparavant, deux bombes avaient éclaté devant des écoles sans faire de victimes heureusement, mais cet incident a laissé une mauvaise impression dans l’opinion. J’ai suggéré au capitaine « qu’il serait souhaitable que les objectifs à frapper soient définis par les responsables politiques ». La réponse de Amirouche a été sèche et sans réplique : « Celui qui veut commander n’a qu’à monter au djebel ! » »

Net, clair et précis. Seuls ceux qui luttent, souffrent et risquent leurs vies à tout moment ont le droit de s’exprimer :  tel est le message d’Amirouche dont le franc parler résume l’état d’esprit des maquis.

Le style d’Abane n’est pas plus différent par le ton et la franchise. Ainsi, le 20 septembre il s’adresse aux « frères » du Caire : « Autre chose, dans votre correspondance (surtout Boudiaf) vous ne vous inquiétez même pas de la sécurité de ceux qui sont ici. Des gens par votre faute ont été arrêtés ».

Abane n’a pas froid aux yeux. Même si son ralliement au FLN est récent, il ne craint pas de s’adresser à Boudiaf, un historique et même un peu plus que ça puisque c’est lui qui a rassemblé les 22, choisi les 5 autres têtes de la Révolution qui ont déclenché la guerre d’indépendance. Boudiaf donc n’est pas n’importe qui et Abane n’en a cure. Il ne s’embarrasse pas de fioritures et de circonvolutions.  Il est direct, sec et même brutal.

Lisons sa lettre du 4 novembre 1955 : « Ce serait (je parle au conditionnel) une lettre émanant de Ben Bella et destinée à Chehani Bachir dit Si Messaoud (l’actuel responsable des Aurès). Si ce document n’est pas un faux, l’affaire est très grave. Nous vous demandons de nous fournir d’urgence des explications à ce sujet. J’ai demandé par lettre à Bachir Chehani des explications à ce sujet. J’attends sa réponse. Si Ben Bella est vraiment l’auteur de cette lettre il mérite la pendaison. Pendant que nous sommes dans la merde jusqu’au cou et que nous jouons nos têtes tous les jours, Monsieur complote et se prend déjà pour Gamal Abdel Nasser. (…) Ben Bella n’est pas représentant de l’Armée de Libération Nationale au Caire pas plus d’ailleurs que Boudiaf, Ait Ahmed, Yazid, Khider, Lahouel, etc. Vous êtes des patriotes émigrés en Orient. Le FLN et l’ALN vous ont chargé d’un travail à l’extérieur. Lorsque des décisions importantes engageant l’avenir du pays doivent être prises vous aurez votre mot à dire mais de grâce ne jouons pas aux ministres, ambassadeurs et commandants en chef. »

Le ton est cassant, violent. Peu lui importe que les destinataires soient parmi les plus illustres chefs de la Révolution, il dit ce qu’il pense être juste que ça déplaise ou non. Il attaque de front Ben Bella en ne ménageant pas d’autres responsables qu’il cite nommément.

L’auteur, Mabrouk Belhocine nous donne plus de précision sur la fameuse lettre en question qui a provoqué l’ire d’Abane. Il cite Mohamed Harbi pour qui la lettre est de Mahsas, proche de Ben Bella. Cette lettre adressée par Mahsas en septembre 1955 à Bachir Chihani, successeur de Ben Boulaid, à la Wilaya 1. « Cette lettre, tombée entre les mains des autorités françaises à la suite de la bataille de Djeurf, fin septembre 1955, jette l’exclusive contre Khider et Ait Ahmed, le premier qualifié de bourgeois, le second de « berbéro-matérialiste » et laisse sous-entendre l’existence d’une direction occulte : Lahouel-Yazid-Khider-Ait Hocine (sic) continuent apparemment à accepter le Front. Nous avons continué à travailler avec ces derniers, tout en les contrôlant sévèrement ».

Cette lettre ne restera pas longtemps sans réponse. Khider prendra la plume pour lui répondre d’une façon très conciliante, en termes mesurés. Il lui précise, comme le souligne l’auteur, la conception de la délégation extérieure tout en réfutant l’accusation contre Ben Bella : « La façon dont nous concevons notre rôle ici par rapport à la révolution et les déclarations publiques que nous sommes amenés à faire soit individuellement, soit collectivement d’une part et, d’autre par la question du document attribué à B.B. Nous sommes des émigrés qui soutenons de l’extérieur, les efforts que vous déployez. Il va de soi que nous faisons ce rôle ni à titre individuel ni à titre accidentel, mais en tant que militants conscients de nos responsabilités et aussi convaincus de la cause pour laquelle nous luttons que n’importe quel autre patriote agissant à l’extérieur. Si les domaines où s’exercent nos responsabilités respectives différent, elles sont en principe d’égale valeur et se complètent.  Ainsi donc nous sommes les uns et les autres les cellules d’un même organisme qui agit. Ceci dit, aucun de nous ne caresse des rêves personnels. Notre rôle à nous consiste à exploiter au maximum pour le compte de notre libération, la situation et les évènements en cours chez nous et ailleurs. (…) La question du document dont nous vous remercions pour la photocopie  que vous nous avez envoyée reste entière. Ce qui est certain, c’est-à-dire matériellement établi, c’est que ce papier n’a pas été écrit par Ben Bella. Cela est incontestablement évident. Nous nous sommes informés auprès de l’intéressé. D’ailleurs nous avons, dès les premiers instants rejetés cette hypothèse qu’il en serait l’auteur. »

« Ici, Mahsas aurait été passé par les armes »

Dans sa lettre du 1er décembre 1955, Abane informe la délégation extérieure, sans préciser les lieux et la date, du projet de réunion qui aura lieu à la Soummam : « Nous sommes en liaison avec le Constantinois. Nous avons rencontré les responsables et nous projetons de tenir quelque part en Algérie une réunion très importante des grands responsables du Constantinois, Algérois et Oranais. Dès que tout sera prêt nous vous demanderons d’envoyer un ou deux représentants car de grandes décisions seront prises ».

Dans une lettre datée du 21 février 1956,  Khider informe Abane et la direction de l’intérieur qu’une conférence des cadres de l’extérieur s’est tenue et qu’elle a étudié un certain nombre d’aspects tout en les informant de la désignation de  5 centres  de prospection et de propagande avec leurs titulaires. Il ajoute qu’ils travaillaient pour un renversement de la situation en Tunisie. Par ailleurs, il les informe que Mahsas a reconnu qu’il était l’auteur de la fameuse lettre à Chihani Bachir : « Le fait est prouvé, lui-même l’a reconnu. » L’auteur nous informe qu’aucune sanction ne sera prise contre Mahsas du fait qu’il occupait une position stratégique, celle du contrôle de la Libye.

Après avoir répondu dans une  lettre datée du 29 février qu’ils leur manquaient des armes toujours promises et toujours absentes, Abane hausse le ton  et leur fais la leçon dans une autre lettre, datée, celle-ci, du 13 mars 1956 : « Au lieu de passer votre temps et de dissiper votre énergie à vouloir entrainer dans la lutte la Tunisie et le Maroc (qui sont que vous le voulez ou non dans leur immense majorité derrière Bourguiba et le sultan) vous ferez mieux de consacrer tous vos efforts à l’Algérie. Depuis des mois et des mois nous attendons les armes, n +1 fois promises et nous ne voyons rien venir. Au lieu de palabrer à longueur de journée sur la codirection l’analyse- d’ailleurs complétement fausse-de la  situation intérieure de l’Algérie et la ligne politique, vous ferez mieux de n’avoir qu’un seul souci : l’envoi des armes. Pour nous seul le problème des armes compte tout le reste est du bla-bla-bla. »

Il revient sur l’affaire Mahsas en les traitant de faiblesse coupable : « Ici une telle affaire aurait été réglé sur le champ, nous avons eu des cas pareils ici. Ces intéressés ont été passés par les armes. » Plus loin il critique Boudiaf : « Boudiaf, comme s’il n’avait rien d’autre à faire voudrait diriger du Caire la fédération de France. Ce n’est vraiment pas sérieux. La fédération de France doit d’abord par principe dépendre de l’Algérie et non du Caire. »

Abane, très bon dialecticien, donne toujours l’impression d’avoir raison. On a l’impression d’assister à une partie d’échec où l’un, Abane, a toujours deux coups d’avance alors que les autres ont toujours deux coups de retard. Ce décalage n’est pas seulement dû à des considérations géopolitiques, les uns en Algérie, les autres en Egypte, il relève, de notre point de vue de la vision, des caractères et de la finesse politique de chacun. On peut ne pas être d’accord avec le style, parfois dur à la limite insolent, d’Abane, mais on ne peut que souscrire à ses arguments. Comme lors de cette lettre du 15 mars où après avoir défini ce qu’est le FLN à ses yeux (le FLN est la projection sur le plan politique du peuple algérien en lutte pour son indépendance), il balaie du revers de la main l’idée avancée par ses correspondants du Caire de la constitution d’un gouvernement provisoire : « Sur ce problème nous tenons à vous avertir que tous les responsables ALN et FLN d’Algérie à quelque échelon qu’ils appartiennent sont radicalement contre le principe d’un gouvernement algérien provisoire à l’étranger. Si nous devons un jour constituer un gouvernement provisoire il le sera en Algérie et pas ailleurs ».

Après la mise au point, la menace : « Si par malheur vous vous amusez à constituer un gouvernement à l’extérieur nous nous verrons dans l’obligation de vous dénoncer publiquement et la rupture sera totale ». Abane s’est un peu précipité dans sa réponse. L’avenir se chargera de lui donner tort puisque même le CCE auquel il appartient sera obligé de s’exiler en Tunisie sous les coups de boutoir des paras. En 1958, le GPRA sera proclamé au Caire. Mais lui ne sera plus de ce monde pour le voir.

Ben Bella dénonce le congrès de la Soummam

On arrive à la polémique qui a précédé et suivi le congrès de la Soummam dont Ben Bella fut le premier opposant. L’auteur nous résume les critiques de Ben Bella, Mahsas et leurs compagnons :

-Non représentativité du congrès en l’absence des représentants de l’Oranie, des Aurès Nemenchas, de la zone de Souk Ahras, enfin de la Délégation extérieure ;

-Non validité du principe de la « primauté du politique sur le militaire »

-Inacceptation de la « primauté de l’Intérieur sur l’extérieur »

-Présence aberrante de certains éléments au sein des organismes dirigeants.

A ces critiques l’observateur impartial qu’est Mabrouk Belhocine est dans un tel embarras d’arguments qu’il ne sait plus lesquels choisir. En effet, l’Oranie n’est point absente puisque c’est  son chef Ben M’Hidi qui préside le Congrès de la Soummam. Absence de la wilaya 1 ? L’arrestation puis la mort cachée de Ben Boulaid puis celle de son successeur Chihani « ont créé une situation confuse et « coupé » la zone 1 des autres zones. »

On se rappelle que dès février 1956 Abane et Benkhedda avaient chargé Dahlab de partir dans le Constantinois et les Aurès pour rencontrer Ben Boulaid. C’est là qu’il avait appris, de la bouche de Zirout Youcef, la mort de Ben Boualid. Quant à la région de Souk Ahras, l’auteur répond à Ben Bella qu’elle s’est illégalement proclamée « Base de l’Est » alors qu’elle faisait partie du Nord-Constantinois. Quant à la Délégation Extérieure Ben Bella affirme que ses délégués ont attendu en vain (8 jours à Rome et 15 à Tripoli) le signal promis par Abane.

A ces objections Mabrouk Belhocine répond que Abane n’a pas cessé d’évoquer dans son courrier « la réunion des responsables, la nécessité pour l’Extérieur d’envoyer deux délégués, de préférence Ben Bella pour discuter armement et Ait Ahmed pour discuter des questions diplomatiques, et de suggérer des voies d’entrée en Algérie. »

Pour mieux montrer la futilité des arguments de Ben Bella, il cède à l’ironie : « D’autre part, ces « anciens chefs de l’OS » attendant l’assistance d’on ne sait quel « Touring Club », n’ont fait aucun effort d’imagination pour entrer en Algérie par leurs propres moyens, alors que Larbi Ben M’Hidi n’a eu aucune difficulté à y parvenir. Ne nous attardons pas sur les autres points qui ont été soulevés par Ben Bella (primauté du politique sur le militaire et primauté de l’intérieur sur l’extérieur) pour dire qu’ils ne sont même pas sujets à discussion du moment qu’ils sont inscrits dans la proclamation du 1er Novembre ainsi que dans la plateforme de la Soummam ».

Enfin, cette accusation de « La présence aberrante de certains éléments au sein des organismes dirigeants ». L’auteur met un nom sur ceux que Ben Bella désigne du doigt : Ben Khedda, Dahlab, Yazid et d’autres qui ont appartenu aux organismes dirigeants du PPA-MTLD et n’ont pas participé à la création du FLN-ALN. Il vise aussi les dirigeants de l’UDMA : Ferhat Abbes, Dr Francis et Maitre Boumendjel. Cet ostracisme, selon l’auteur, provient du fait que Ben Bella ne faisait pas partie du CCE, l’état-major de la Révolution.

Depuis le début, à de rares exceptions près, l’histoire de la Révolution a été une histoire de Koursi. Une bataille d’égos.


*Le courrier Alger-le Caire (1954-1956)
Mabrouk Belhocine
Casbah Editions

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