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Ouyahia vu par son ex-directeur de cabinet

Ouyahia vu par son ex-directeur de cabinet

Chronique livresque. Dans un ouvrage vendu un certain temps sous le manteau à Alger par peur des représailles d’Ouyahia, son ex-directeur de cabinet, Nasreddine Akkache, lui taille un costume sur mesure.

Celui qui préface « Dans les coulisses d’une décennie algérienne* » est l’ennemi irréductible d’Ouyahia. Ennemi et pas adversaire : Bekhti Belaib, ministre incorruptible du commerce, décédé en 2017 qui n’avait, selon les militants du RND, que deux détestations : pour les faux jetons et pour…Ouyahia. « Si on voulait le mettre en colère on prononçait le nom d’Ouyahia. Il le vomissait à un tel point qu’il en tremblait. Il refusait même de lui adresser la parole ».

Dans la préface, Belaib annonce la couleur : « J’ai particulièrement apprécié, dans l’analyse de cette période, la force et la justesse des arguments qui ont admirablement permis à l’auteur de mettre en évidence la duplicité , la fausse sincérité ainsi que la prétention démesurée, sans le nommer, d’un responsable qui n’a cessé de croire à son grand destin historique ». Ce responsable est évidemment Ouyahia qui lui sortait par les trous du nez.

Le cynisme comme marque de fabrique

Voici Ouyahia qui succède à Sifi, voici la première rencontre avec l’auteur, alors chargé de mission à la chefferie du gouvernement, et voici les premières salves : « Le nouveau maitre des lieux n’hésita pas, essentiellement par cynisme, une de ses marques de fabrique, comme on le constaterait plus tard, à convoquer ses proches collaborateurs, dont je faisais partie, à 18heures, son prédécesseur venant de quitter les lieux, pour une prise de contact protocolaire, disait-on. (…) Un véritable réquisitoire était dressé contre les « dérives » de l’ancienne équipe gouvernementale, son « manque de courage politique », son « manque de vision », ce qu’il avait pu observer du haut du promontoire présidentiel, quand il était directeur de cabinet du président de la république ».

On pourrait s’attendre à ce qu’Akkache, figé de respect, écoute d’une oreille complaisante le procès de Sifi. Bien au contraire, il le défendra avec nervosité. Quelle audace ! Ouyahia surprit et exaspéré mettra fin à la réunion à 21heures ! Gardons à l’esprit que nous sommes le 31 décembre 1995 et qu’à partir de 18 heures, la rue appartient aux terroristes. Le chargé de mission courroucé est d’autant plus indigné qu’il tient en haute estime Sifi : « Mokdad Sifi que je ne connaissais pas avant d’entrer à son service en qualité de chargé de mission , était d’une décontraction et d’une bonhomie qui ne laissaient aucun doute sur sa sincérité et sa volonté d’être proche du « petit peuple » auprès duquel, j’ai pu le constater lors de nos multiples déplacements, il bénéficiait d’un préjugé favorable ».

Il le couvrira d’éloges. Sifi, dans sa bouche, est l’antithèse d’Ouyahia. Sifi le si clair dans ses écrits et sa conduite, Ouyahia le si complexe, le si compliqué même : « Le programme du gouvernement fut l’œuvre solitaire d’un homme plein de défiance à l’égard de son entourage et jaloux de son «vocabulaire » qui se voulait dense, mais exprimé dans un style touffu, volontairement sinueux et plein d’aspérités ».

Rien ne trouve grâce aux yeux d’Akakche. Pas même les qualités d’orateur qu’on prête à Ouyahia : « Loin d’être un tribun, il avait cependant le bagout et la logorrhée du discoureur ainsi que l’assurance du locuteur qui aime s’écouter parler, non pour faire passer un message utile mais pour tenter de produire une bonne impression sur l’assistance. Pour ce faire, il jouait tour à tour tous les personnages convenables et parfois enviables : le prolétaire, le bon père de famille, l’ankaoui-disciple du grand maitre de la chanson chaâbi algéroise-le belda-le citadin pur et dur-le populiste…il lui arrivait même de prendre des airs de Boumediène. » Ce portrait au vitriol aurait semblé excessif s’il n’était fait avec le brio de la colère. Mais est-il véridique ? Quelle est la part du ressentiment et de l’objectivité ? C’est vrai que quand il parle Ouyahia donne toujours l’impression à son interlocuteur d’être inférieur à lui. Il a goûté très jeune aux ors et lambris du pouvoir pour ne pas avoir, comme le précise l’auteur, « le vertige des hauteurs ».

« Chaouar ou khalef »

Passant sur les ponctions salariales que le chargé de mission apprendra en même temps que l’opinion publique. Il ne put que constater qu’elle fit d’Ouyahia le chef de gouvernement le plus impopulaire depuis l’indépendance.

On croyait que rien n’atteint Ouyahia, erreur, nous dit son ex-collaborateur qui le dépeint avec des blessures narcissiques. Y a pas pire pour l’estime de soi. Dans la foulée, il nous dévoile la devise du personnage : « Chaouar ou khalef », ce qui signifie textuellement : « demande conseil pour la forme et agis ». Autrement dit, il n’écoute personne d’autre que lui-même.

Après l’avoir qualifié de terminator du secteur public, il le blâmera pour l’opération mains propres qui a vu des centaines de cadres, parfois intègres, jetés manu militari en prison. Il tentera en vain d’attirer l’attention sur certains cas d’injustice. « La réponse était toujours la même, alea jacta est, notre homme n’y était bien entendu pour rien, les charges étaient trop lourdes ».

On pourrait penser, au vu de ce tableau terrifiant qu’il repousserait toute offre d’Ouyahia. Eh bien, non. Il acceptera d’être son directeur de cabinet ! Ce qui n’est pas rien. On reste baba ? Explication de l’intéressé : « Il mobilisa un certain nombre de collègues en leur demandant de me convaincre d’accepter sa proposition. Cerné de toutes parts, je finis par accepter. Je venais de renoncer à une part de ma liberté et je me voyais contraint d’atténuer ma fougue et mon tempérament parfois colérique ».

Cette explication vaut ce qu’elle vaut, mais elle nous montre qu’à l’époque où il travaillait avec lui, il l’estimait assez pour accepter un poste de proximité tant il est vrai qu’on ne peut pas travailler avec quelqu’un qu’on vomit. Alors ? Alors il semblerait que cet essai à charge n’est que la conséquence d’un amour déçu qui n’est qu’une autre forme de la haine.

Bien mieux, selon certains cadres supérieurs, proches des deux antagonistes, Akkache lui en voulait parce Ouyahia ne l’avait pas nommé ministre, comme le furent Belaib et Bouchouareb. Vrai ou faux ? La vérité est certainement entre les deux. En tous les cas, le témoignage d’Akkache mérite d’être lu ne serait-ce que pour ce qu’il nous permet : une petite plongée au cœur du pouvoir durant la décennie noire.

*Nasreddine Akkache

« Les coulisses d’une décennie algérienne"

Témoignage d’un commis de l’Etat.

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