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Le Hirak à l’épreuve de la contre-révolution

Le Hirak à l’épreuve de la contre-révolution

Tribune. La « transition » politique imposée aux Algériens par le biais de l’application de l’article 102 de la Constitution ne garantit en rien l’avènement d’une République digne de ce nom. Cette solution constitutionnelle intervient comme un traitement palliatif permettant au pouvoir de se maintenir le plus longtemps possible. Il s’agit d’une bouée de sauvetage destinée à « repêcher » les hommes du sérail, c’est-à-dire tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont conduit le pays à la dérive.

A vrai dire, il n’y a pas que Bouteflika qui soit contesté ; toutes les personnes qui l’ont accompagné, soutenu et applaudi font l’objet d’un rejet massif de la part de la population. Il serait donc maladroit d’ignorer (ou de faire semblant d’ignorer) cette donnée fondamentale.

Depuis 1962, le régime en place n’a fait que pervertir le paysage politique par des schèmes coercitifs portés par des discours et des pratiques qui s’opposent au bon sens. Dans ce sillage, l’action militante a longtemps été considérée comme un facteur de déstabilisation, ce qui justifiait sa diabolisation, sa récupération et, le cas échéant, sa répression.

Désormais, force est de constater que les tenants du pouvoir n’ont à aucun moment fait l’effort de se remettre en question, ne serait-ce que pour être en phase avec l’air du temps. Ils ont ainsi fini par s’ériger en caste totalement déconnectée du vécu des citoyens ordinaires, à tel point qu’ils n’ont plus aujourd’hui la légitimité de continuer à gérer les affaires politiques et économiques du pays.

C’est de cette faillite générale qu’est né le Hirak du 22 février, dont l’objectif principal est d’en finir avec un système prédateur afin de contourner l’impasse historique dans laquelle se trouve l’Algérie.

L’installation d’Abdelkader Bensalah dans ses fonctions de président intérimaire, à la suite du retrait forcé d’Abdelaziz Bouteflika de la tête du pays, va à l’encontre des revendications exprimées par la rue, lesquelles exigent le départ immédiat de tous les symboles du système. Bien qu’elle soit en apparence constitutionnellement justifiée, cette démarche est loin de conduire à une sortie de crise paisible. Au contraire, le risque que la situation dégénère et bascule dans le chaos est plus que jamais pesant. En d’autres termes, il est temps d’admettre une bonne fois pour toutes que la solution n’existe pas dans la Constitution, mais en dehors de celle-ci. Il faut bien comprendre qu’à ce stade de révolte, le peuple n’est pas en position de demander ou de négocier quoi que ce soit, mais plutôt dans celle d’exiger et d’imposer sa feuille de route. C’est ici que réside toute la nuance de cette dynamique révolutionnaire, consciemment assumée, dans laquelle se sont engagés les Algériens.

Il existe ici et là des adeptes d’un discours sécuritaire qui consiste à sacrifier cet élan populaire sur l’autel de la raison d’Etat. Etant l’homme du système le plus visible depuis le début des événements, Gaïd Salah tente à présent de freiner ce mouvement. Son discours du 10 avril 2019, tenu lors de sa visite à la 2e région militaire, illustre bien cette position. Il semble que pour lui la « stabilité » du pays prime sur le processus de changement réclamé par le peuple. De toute façon, cette position est facilement compréhensible quand on sait d’où vient et où va ce personnage qui n’est autre que le chef d’Etat-Major de l’Armée. Il est même inutile de s’attendre à une réaction plus souple de sa part, d’autant plus que le problème actuel échappe à son champ d’intervention puisque celui-ci est strictement d’ordre politique. Cela disqualifie complètement sa sortie et rend aberrante sa tentative d’influencer l’opinion publique. A ce sujet, il convient de rappeler que ses propos ne vont pas jusqu’au bout des choses.

Par exemple, il accuse des parties d’œuvrer à la déstabilisation du pays, sans pour autant donner de noms ou avancer des preuves. Cette démarche vise à alimenter le flou et la suspicion au sein du mouvement de contestation qui ne cesse de hausser le ton en fonction de l’évolution de la situation.

En parlant à maintes reprises de « revendications irréalisables », l’homme en question dévoile son positionnement défaillant à l’égard des aspirations populaires et sa vision tronquée de la réalité. Ainsi montre-t-il que non seulement il n’adhère pas au projet de société prôné par les civils, mais aussi qu’il n’est pas en mesure de soutenir concrètement l’idée d’un changement total et radical.

La révolution pacifique du peuple algérien est désormais face à un contre-hirak mené par les appareils de l’Etat, suivant des mécanismes développés et affinés au cours de plus de cinquante ans de règne illégitime.

D’ailleurs, la répression qui commence à refaire surface depuis quelques jours est un indice qui laisse penser que la caste dirigeante ne compte point renoncer à ses réflexes autoritaires d’antan. Ainsi, malgré le départ de Bouteflika, les agents du système sont toujours en poste, se cachant derrière des manœuvres constitutionnelles afin de compromettre le débat politique en cours. Jusque-là, leur plan semble bien fonctionner en dépit de la résistance farouche que leur oppose la rue.


*Mokhtar Boughanem est docteur en médecine dentaire

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