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Ce que le phénomène des « Gilets jaunes » dit à l’Algérie

Ce que le phénomène des « Gilets jaunes » dit à l’Algérie

L’entreprise de réforme engagée en France par Emmanuel Macron subit sa seconde crise, la plus dure. Ce qui montre la complexité de la réforme, y compris dans un pays démocratique aux institutions fortes. Qu’en sera-t-il pour l’Algérie, où les réformes sont d’une urgence reconnue par tous ?

La France serait-elle devenue un pays non réformable ? Le succès du mouvement des « Gilets Jaunes », qui a mené une violente contestation en bénéficiant du soutien plus ou moins prononcé de trois quarts des Français, semble l’attester.

Les manifestations de rue, les actions ciblées destinées à paralyser la circulation, ainsi que la mobilisation obtenue grâce aux réseaux sociaux ont montré la capacité d’une frange de la société, la « France d’en bas », à remettre en cause des choix de réformes engagées par un gouvernement légitime, et ce malgré l’existence d’un système social parmi les plus performants au monde.

L’électorat français est-il si versatile ? Y-a-t-il eu tromperie sur la marchandise ? L’élection d’Emmanuel Macron il y a deux ans, suivie par des législatives qui lui ont donné une majorité parlementaire, ne semblaient guère laisser de doute.

Les Français semblaient adhérer à la vision d’une nouvelle figure de la vie politique, qui proposait une nouvelle approche et de nouvelles méthodes pour faire sauter des verrous que les politiques traditionnelles de gauche ou de droite n’ont jamais pu dépasser.

En tête de ces verrous, le chômage. Cette immense plaie dans un pays prospère semblait impossible à guérir. Le taux de chômage restait désespérément autour de dix pour cent, quand il était proche de cinq pour cent dans des pays performants, comme les Etats-Unis et l’Allemagne. Une tentative de réforme du code de travail avait déjà fait sortir les français dans la rue.

Il y aussi le taux de croissance, qui demeure très faible en France comparé à celui des autres pays de référence que sont l’Allemagne et les Etats-Unis, sans parler de l’exception chinoise. Tout cela donnait de la France l’image d’un pays en panne, essayant de recycler de vieilles recettes qui ont échoué, mais incapable de sortir d’un modèle désuet et inefficace.

Macron a joué franc jeu

Où se situe l’erreur ? Macron n’a pas caché ses choix. Il a clairement affiché ses priorités, centrées sur une option affirmée vers de nouvelles méthodes supposées débloquer un système pour le rendre économiquement plus efficace, et donc en mesure de générer de nouvelles ressources à redistribuer. Il voulait dépasser les clivages traditionnels pour imposer une nouvelle configuration politique. Macron n’était pas un président de gauche, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais les Français n’ont pas élu Jean-Luc Mélenchon, ni Benoit Hamon.

Sur un point au moins, le phénomène des « Gilets jaunes » conforte la vision de Macron : la contestation s’est développée en dehors des cadres politiques et syndicaux traditionnels, confirmant le décalage entre le syndicalisme officiel et la rue. Sans parler de radicalisme, il y a toujours des franges de la société qui ne se reconnaissent pas dans les structures existantes, y compris dans un système reconnu démocratique comme le modèle français.

Une crise en six points

La démarche de Macron bute sur plusieurs écueils, dont on cite les six principaux points. Certains sont communs à toutes les expériences de réformes, d’autres sont liés à la situation française en particulier.

Le premier point est un classique : dans toute réforme, les effets négatifs sont les plus rapides à se manifester. La réforme ne commence à donner des résultats qu’à moyen terme, ce qui paralyse d’ailleurs les hommes politiques, soumis à des impératifs électoraux incessants. C’est devenu une des tares du système démocratique moderne : le temps électoral tue le temps politique. En Allemagne, les grandes réformes ont été menées au tournant du siècle par Gerhard Schrorder, mais c’est Angela Merkel qui en a tiré profit.

Le second point concerne l’attitude de la société. Celle-ci développe souvent un discours enthousiaste sur le changement, mais quand elle y est confrontée, elle se montre rébarbative, voire hostile. Le plus symbolique est l’adhésion massive des Français en faveur de l’écologie, qui contraste avec leur hostilité quand il s’agit de traduire cela en taxes (sur le carburant), fiscalité, interdits, etc.

Qu’en sera-t-il en Algérie lorsqu’il s’agira de réviser les subventions, alors qu’une majorité des Algériens déplore le gaspillage de pain, d’essence et la fuite de produits subventionnés aux frontières ?

Le troisième concerne l’attitude de l’opposition. Celle-ci admet souvent la nécessité de la réforme, l’inclut dans son programme, mais quand un projet de réforme est lancé, elle exploite le mécontentement social pour le contester et tenter de se remettre en selle. Populisme et démagogie supplantent alors la pédagogie et la pondération, vitales en période de transition.

Le quatrième écueil relève lui aussi du paradoxe démocratique : la capacité des minorités à bloquer des processus auxquels peuvent adhérer des majorités, ou la capacité de ces minorités à entraîner avec elles des majorités qui se laissent aller à des « moments d’enthousiasme » dévastateurs.

Le cinquième point a trait à la capacité des structures politiques et sociales à entraîner l’adhésion du plus grand nombre en faveur de la réforme, et à contenir et canaliser une contestation éventuelle. Ceci est conditionné par un minimum de discipline sociale (point fort des sociétés asiatiques et germaniques), adossé à un fort encadrement de la société par des organisations politiques et syndicales à la fois représentatives et crédibles.

Manager la réforme

Le dernier point concerne le management de la réforme. Les séquences de cette délicate entreprise doivent être étalées dans le temps de manière à ne pas casser les équilibres, ni provoquer le raidissement d’un ou plusieurs partenaires, d’autant plus que dans une situation mouvante, toute action de contestation peut provoquer un effet boule de neige.

Emmanuel Macron, qui a réussi à contourner les syndicats, principal adversaire traditionnel du pouvoir, semble avoir sous-estimé les autres poches de résistance. En explosant, celles-ci ont entraîné tout l’édifice, confirmant que Macron a mal agencé les séquences de sa réforme. Certes, il a contourné les syndicats traditionnels, rassuré de nombreuses catégories sociales, mais il a négligé des catégories peu représentées dans les structures de contestation classiques : zones rurales, régions peu habitées, grandes périphéries urbaines, professions et populations aux besoins spécifiques, etc. Ceci est d’autant plus paradoxal que l’un des auteurs du programme de Macron est le sociologue Jean Viard, un des meilleurs spécialistes de la gestion des territoires.

Inquiétant… pour l’Algérie

Emmanuel Macron avait l’ambition d’apporter des ajustements d’envergure dans le modèle français, certes, mais cela parait dérisoire comparé à ce qu’il faut faire en Algérie : mener une transformation radicale du mode de gestion politique et économique.

A ce titre, ce que le phénomène des « Gilets jaunes » dit à l’Algérie est inquiétant, tant le pays cumule les handicaps qui entravent la démarche. Eux plus de ceux qui ont jalonné la route de Macron, l’Algérie cumule des défaillances supplémentaires, faisant de la réforme une aventure périlleuse.

En Algérie, les structures politiques sont coupées de la société, avec un engineering nul et une efficacité économique proche de zéro. On peut ajouter à cela : un pouvoir dépourvu de légitimité, une société en rébellion constante avec des émeutes au quotidien, des institutions d’intermédiation dépourvues de toute crédibilité, un niveau de gouvernance particulièrement faible, une corruption endémique, une administration inefficace et un manque évident de crédibilité de certains acteurs clés de l’activité économique. Tout cela montre la difficulté de la tâche lorsque le pays s’engagera, si jamais il le fait, dans la voie de la réforme.

Pour Macron, la crise des « Gilets jaunes » est survenue à mi-mandat. Une bonne gestion de cette épreuve lui permettrait de rebondir. Pour peu que les résultats économiques soient au rendez-vous, à partir de 2019, il lui sera possible d’aborder une éventuelle réélection dans de bonnes questions. Mais pour lui comme pour celui qui pourrait avoir à gérer les réformes nécessaires en Algérie, il serait préférable de découpler le temps des réformes du temps électoral. Ou, à défaut, de les faire cohabiter autrement : par un consensus national qui permettrait de poursuivre les réformes structurelles quel que soit le vainqueur formel des élections.


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